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09/07/2004

09/07/04 - 14:51

Une autre histoire

La Poupée Moderne


C’était une poupée moderne avec les derniers perfectionnements de la technique. Une poupée qui parle, qui marche, qui tête, qui pisse, que l’on shampouine, qui pleure, qui dort quand on la berce, dont on peut changer le disque mais dont le corps reste glace quand on la serre dans ses bras.
Maline l’avait reçue d’une tante annuelle, une vieille belle qui apparaissait chaque jeudi après Noël, donnait son paquet en gloussant de plaisir, quémandait une paire de baisers, grignotait un biscuit et disparaissaient pour trois cent soixante-quatre jours, laissant derrière elle une trace de parfum, une boule de papier froisse dans la corbeille, un ruban tortilloné sur lequel restait collée une étiquette, une boite de carton, l’écho d’un rire de gorge, un éclat de talon sur le lino de la cuisine et une poupée.
Le premier soir, Maline fut émue par cette voix qui sortait des entrailles de celle que la tante avait surnommée « ta dernière fille ».
« Maman chérie, j’ai faim. »
Elle lui enfonça consciencieusement un biberon dans l’orifice prévu a cet effet entre les lèvres rosées et la remplit jusqu’à ce qu’elle pisse.
Elle la changea.
« Maman chérie, j’ai faim. »
Elle la remplit encore, et encore la changea.
« Maman chérie, j’ai faim. »
Elle la coucha.
Tout occupée pendant vingt-quatre heures a satisfaire ses besoins immédiats, elle en oublia même de la baptiser. La première nuit, elle se leva pour voir si elle n’était pas mouillée.
« Maman chérie, j’ai faim. »
Elle la prit près d’elle dans son lit, l’écouta, la fit taire et la secoua tant et plus dans son sommeil agite. Avant d’être arrive a bout de pile, le disque était raye et la mécanique ne murmurait plus que :
« Maman che-, j’ai faim »
Le « rie » se perdait dans un craquement de vieille radio.
Maline installa sa fille dans la vieille poussette qui n’avait plus que trois roues et l’oublia.
Elle retrouva ses anciennes, chacune avec son histoire qu’elle perfectionnait chaque jour, chacune avec ses aventures et ses manies, chacune avec ses travers. La nuit, elle reprit Boubal, son ours borgne dont le passe était le plus mouvemente, le plus complique et le berça.

Un jour qu’elle était assise a son bureau et faisait un devoir, l’interrupteur qui déclenchait le disque de la poupée moderne se brisa.
« Maman che-, j’ai faim. »
« Maman che-, j’ai faim. »
« Maman che-, j’ai faim. »
« Maman che-, j’ai faim. »
Maline détestait être dérangée. Elle détestait par dessus tout être dérangée par cette poupée sans nom qui vomissait sans trêve la même phrase cassée.
- Tu m’emmerdes ! cria t elle
Et elle reprit le découpage du texte de son devoir de français.
« Maman che-, j’ai faim. »
« Maman che-, j’ai faim. »
L’effort qu’elle faisait pour ne pas entendre lui emplissait plus la tete que le retour de la petite phrase lui même. Elle n’insista pas. Elle abandonna son devoir, capuchonna son stylo-bille, en marqua la page de son livre et se leva.
« Maman che-, j’ai faim. »
« Maman che-, j’ai faim. »
Maline leva la poupée de la poussette, la retourna et lui arracha la langue.
« Maman che-. »
Le minuscule disque raye vola dans la corbeille. La petite porte qui cachait le mécanisme ne résista pas non plus. Les gonds se tordirent , laissant deux échardes de plastique dans le dos de la poupée.
Maline serrait les dents et pinçait les lèvres. Ses joues se creusèrent, ses sourcils se rapprochèrent. Elle plissa imperceptiblement les paupières. Son regard se fit dur.
D’un geste sec, elle arracha le bras droit et le posa sur le lit. Elle arracha le gauche. Les jambes résistèrent plus, mais avec les dents, elle parvint aussi a les arracher et a les aligner sur la courtepointe. Elle plaça la tête de la poupée entre ses cuisses, enfonça les doigts dans les trous des bras et tira. Le tronc ne fit aucune difficulté pour se séparer de la tête.
Maline le coucha a plat ventre entre les jambes et les bras.
Elle s’agenouilla au bord du lit et plaça la tête dans le creux de se mains.
- Quel accident ! lui dit elle de sa voix la plus douce.
Elle lui arracha les cheveux par touffes et les rangea soigneusement, boucle à boucle.
La poupée moderne la fixait de ses grands yeux bleus doux ; son crâne, piqueté de trous noirs, lui donnait l’air d’une passoire.
Maline posa sur le globe délicat des yeux l’index et le majeur de sa main droite et poussa d’un coup sec. La tête avala les yeux.
Maline retira les doigts et resta longtemps a regarder les orbites vides. Elle porta ensuite la tête a son oreiller et le secoua. Le contre poids des yeux a bascule grelottait dans le crâne. Elle se leva, et, sans préparation, lança la tête de la poupée a toute volée. Elle heurta le coin du bureau et éclata comme une tirelire.
Sans passion, Maline ramassa tous les morceaux et vint les ajouter a ceux qui attendaient sur le lit.
Elle s’accroupit, se prit le visage entre les mains. Ses paumes lui remontaient les joues et le coin des lèvres. On aurait dit qu’elle souriait.

Apres un moment, elle se leva pour prendre dans sa trousse un feutre rouge. Minutieusement, elle numérota sur leur face interne les morceaux brises de la tête, partant des plus gros pour aller jusqu’aux plus minuscules éclats.
Elle les réaligna dans l’ordre sur le bord du lit.
Dans l’armoire de la chambre de sa mère, elle alla choisir un immense torchon de fil blanc qu’elle étendit sur la plaque de verre qui couvrait sa coiffeuse et en lissa soigneusement les plis. Au sommet du miroir pivotant ovale, elle pinça sa lampe de bureau et désarticula le bras pour la mettre en position de scialytique. Elle l’alluma. Le rond de lumière jaune coïncidait exactement avec le centre du torchon.
Elle retrouva son mystérieux sourire et chantonna un air sans paroles jusqu'à la salle de bains. Manches relevées, elle savonna ses mains et ses poignets, se brossa les ongles et enfila les gants de caoutchouc rose qu’utilisait sa mère pour laver les vaisselles et faire les grosses lessives. Elle prit un mouchoir dans le tiroir du placard a linge, le tendit devant sa bouche et son nez puis le noua sur sa nuque.
La chansonnette qu’elle reprit se trouva filtrée par la double épaisseur du tissu.
Dans la chambre, le soir tombait, donnant a la tache de lumière du scialytique plus d’éclat. Pour ne pas souiller se mains, Maline repoussa la porte de l’épaule et se mit au travail.
Elle ouvrit une de ces boites en métal inoxydable dans lesquelles les infirmières mettent a stériliser les instruments chirurgicaux et en sortir une autre boite, petite et circulaire qui était une boite d’éponge du temps ou l’on utilisait le crayon d’ardoise a l’école et que sa mère lui avait offerte, elle pressa un peu du contenu du tube bleu. Elle ajouta une portion égale du contenu tu tube jaune marque « durcisseur » et mélangea le tout avec la cuiller en plastique qui avait servi autrefois a manger une glace en petit pot.
Lorsque le mélange fut homogène, elle réunit sur le torchon tous les morceaux numérotes et commença l’opération.
A mi-voix, elle annonçait chacun de ses gestes avant de l’accomplir.
- Encollage n°1. Encollage n°2,3,4. Séchage. Encollage 5,6,7 …
Le numérotage avait été fait soigneusement et les différents morceaux de la tête venaient s’emboîter les uns dans les autres comme les pièces d’un puzzle élémentaire.
Apres un quart d’heure d’intervention, il ne restait plus qu’a placer qu’un éclat triangulaire au sommet du crâne. Maline laissa tomber à l’intérieur de la tête les yeux et leur mécanisme, comme elle avait vu sa mère remettre le foie et le gésier a l’intérieur d’une poule qu’elle venait de vider, puis plaça soigneusement le triangle de plastique et le colla. Elle reposa ensuite la tête reconstituée sur le torchon, le visage de la poupée était entier, presque intact malgré ses orbites vides. Quelques cicatrices glauques, tracées par la colle qui avait déborde, le zébraient.
Maline dénoua le mouchoir, secoua ses cheveux, posa les coudes sur la coiffeuse, se prit la tête dans les mains et contempla son travail, satisfaite. Le masque avait tracé une marque rouge sur son nez et ses joues. Pour être sure de ne pas faire de dégâts avec la colle encore fraîche, elle regarda passer une demi heure à son réveil puis se remit au travail et reconstitua entièrement la poupée. Elle recolla les jambes et les bras puis replanta la tête sur le tronc. La poupée moderne, malgré ses cicatrices,avait retrouve son aspect. Elle ne retrouverait, par contre, jamais sa langue.

Maline fouilla le placard de l’entrée, choisit une boite de carton qu’elle vida de ses chaussures, des mocassins qui appartenaient a son père, et la ramena dans sa chambre.
Elle y coucha la poupée nue qui s’y logeait exactement puis sorti de son tiroir aux trésors une grappe de fleurs et de fruits artificiels arraches a d’antiques a chapeaux. Elle les bourra dans les espaces vides autour de sa poupée, se recueilli un instant et marmonna quelques mots inintelligibles qui pouvaient ressemble a une prière. Elle ferma ensuite le couvercle, le noua a l’aide d’une cordelière de laine et traça dessus un croix avec le feutre rouge. Il faisait maintenant nuit noire et sa mère l’allait pas tarder a rentrer.
Elle replia le torchon, rangea la colle, remit la lampe en place et laissa la boite bien en évidence sur la coiffeuse.
Satisfaite d’avoir pu finir a temps, elle sourit et reprit sa chanson a haute voix.
- Demain des l’aube, chanta t elle, sous le grand massif au centre du jardin, là ou la terre est souple et se creuse avec les seuls mains, demain a l’aube, on l’enterrera, ri-ra, on l’enterrera, ri-rien.



Bon alors qui veut devenir meurtrier ???

commentaires

09/07/04 - 15:05

Les poupées, avec leurs yeux vides et froids, m'ont toujours mis mal à l'aise. C'est encore pire avec les pantins et les marionnettes de ventriloque.

Brrr...

09/07/04 - 15:11

J'adore ce texte, on s'y croirait, ça rappelle des souvenirs

10/07/04 - 00:16

Pas d'effusion d'hémoglobine :(

10/07/04 - 14:12

Trop long, je lirais quand je serais plus en forme !
Y'as qu'un philou pour taper des textes aussi long ... quoi que ...

11/07/04 - 19:01

Ayè, j'ai lu !
T'en as encore bcp des comme ça phiphi ? :D
Trés spécial ce récit !

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